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Freinet et le P.C.

samedi 3 avril 2010

De la ré­flexion à l’ad­hé­sion :

Photographie de Célestin FreinetOn sait peu de choses sur les mo­ti­va­tions qui ont conduit Cé­les­tin Freinet à ad­hé­rer au Par­ti Com­mu­niste. Bien sûr on peut pen­ser que, comme pour beau­coup de jeunes en­sei­gnants, pro­fon­dé­ment mar­qués dans leur chair et leur conscience par l’hor­reur de la bou­che­rie de la guerre 14-18, la jeune Ré­vo­lu­tion bol­ché­vique de 1917 a consti­tué un for­mi­dable pôle d’at­trac­tion po­li­tique. De plus la bour­geoi­sie et le ca­pi­ta­lisme ont conduit l’Eu­rope à une gi­gan­tesque hé­ca­tombe, et les va­leurs ci­vi­li­sa­trices de pro­grès et de jus­tice qu’elles pou­vaient en­core re­pré­sen­ter sont dé­sor­mais re­je­tées par bon nombre de ceux et celles qui ont vé­cu et sur­vé­cu à cette hor­reur. Et l’école elle-même, qui a lar­ge­ment contri­bué de 1871 à 1914 à la pré­pa­ra­tion d’une po­li­tique re­van­charde et na­tio­na­liste du « Nous re­pren­drons l’Al­sace et la Lor­raine », ap­pa­raît aux yeux de beau­coup comme de­vant su­bir une trans­for­ma­tion ra­di­cale. Pa­ci­fisme et in­ter­na­tio­na­lisme sont les nou­velles va­leurs in­car­nant l’idée de chan­ge­ment et de pro­grès dans cette Eu­rope ex­sangue qui de plus a dé­sor­mais per­du le lea­der­ship de l’éco­no­mie mon­diale. Les an­nées 20 sont mar­quées par une for­mi­dable im­plo­sion des va­leurs tra­di­tion­nelles : fa­mille, pa­trie et tra­vail, as­sor­tie de la lutte contre ses ha­bi­tuels dé­fen­seurs que sont l’État, l’Église et l’Ar­mée. Nom­breux sont ceux qui re­fusent dé­sor­mais le « bour­rage de crânes » et qui ont pris conscience du po­ten­tiel de leur force so­li­daire et « pro­lé­ta­rienne », face aux pos­sé­dants et ex­ploi­teurs, et sou­haitent par­fois confu­sé­ment par­ve­nir à un monde nou­veau à l’image (peut-être) de ce­lui qui vient de naître en Rus­sie.

Syn­di­ca­lisme et po­li­tique, mais aus­si culture, sont tra­ver­sés par tous les cou­rants d’une pen­sée ra­di­cale et ré­vo­lu­tion­naire, por­tée par des élé­ments d’une jeu­nesse qui a su­bi de plein fouet l’atro­ci­té de la guerre et qui a main­te­nant soif de prendre sa re­vanche sur l’his­toire.

Gra­ve­ment bles­sé par balle au pou­mon en 1917, à 21 ans, au Che­min des Dames, et après avoir sui­vi une longue conva­les­cence (in­va­li­di­té de 70 %), Freinet fait son en­trée dans la vie ac­tive en 1920 comme ins­ti­tu­teur au Bar-sur-Loup dans les Alpes Ma­ri­times.

Fils de pay­sans mo­destes de Gars, il a in­dé­nia­ble­ment conscience d’ap­par­te­nir à la classe des pro­lé­taires, de ces tra­vailleurs pay­sans et ou­vriers qui créent la ri­chesse et su­bissent les condi­tions de l’ex­ploi­ta­tion ca­pi­ta­liste. Il croit fer­me­ment à la so­li­da­ri­té et à l’ac­tion col­lec­tive, et sur­tout à la né­ces­si­té de se re­grou­per dans des as­so­cia­tions, qu’elles soient des syn­di­cats ou des co­opé­ra­tives. Ain­si il se­ra à l’ori­gine de l’élec­tri­fi­ca­tion de son vil­lage na­tal, et par­ti­ci­pe­ra comme tré­so­rier à l’ani­ma­tion de la Co­opé­ra­tive de consom­ma­tion vil­la­geoise l’Abeille ba­roise. Il crée­ra en­suite la Co­opé­ra­tive d’En­tr’aide Pé­da­go­gique, et puis en­core la Co­opé­ra­tive de l’En­sei­gne­ment Laïc (C.E.L.) en 1928 avec des ins­ti­tu­teurs gi­ron­dins. Sans ou­blier qu’avec d’autres pion­niers du Mou­ve­ment (Jutier, Lauroua, Bouchard, Mormiche…) par un ap­pel lan­cé dès 1931 dans sa re­vue L’Im­pri­me­rie à l’École il se­ra à l’ori­gine de la créa­tion de la Mu­tuelle d’as­su­rance au­to­mo­bile des ins­ti­tu­teurs de France, la M.A.A.I.F. en 1934… Syn­di­cats, co­opé­ra­tives, mu­tuelles, re­lèvent d’une concep­tion so­cia­liste de la so­cié­té, plu­tôt prou­dho­nienne que mar­xiste, plu­tôt au­to­ges­tion­naire qu’éta­tiste et cen­tra­li­sée. Concer­nant son en­ga­ge­ment, il est cer­tain que c’est d’abord vers l’ac­tion syn­di­cale que se tourne Freinet. Ain­si il par­ti­cipe à des Congrès syn­di­caux et re­joint la Fé­dé­ra­tion de l’En­sei­gne­ment (Uni­taire) de la CGTU is­sue de la scis­sion syn­di­cale de la CGT de 1921 Il écrit dans la re­vue l’École Eman­ci­pée quelques ar­ticles dans la par­tie « vie pé­da­go­gique », plus quelques comptes ren­dus de lec­ture. Il y rend compte aus­si des congrès pé­da­go­giques in­ter­na­tio­naux aux­quels très tôt il va par­ti­ci­per, ain­si que des vi­sites qu’il fait à l’étran­ger, comme en 1922 dans des écoles li­ber­taires de Ham­bourg. Il lit énor­mé­ment de re­vues françaises et étran­gères aux­quelles il est abon­né (dont plu­sieurs en es­pé­ran­to ve­nant de l’Eu­rope de l’Est) ain­si que des ou­vrages spé­cia­li­sés en pé­da­go­gie. Ain­si il lit la re­vue com­mu­ni­sante d’avant-garde Clar­té[1] dont le di­rec­teur est Hen­ri Barbusse, qu’il ad­mire beau­coup pour son ro­man Le feu qui dé­cri­vait la réa­li­té des tran­chées. Dès 1923 il y écrit une sé­rie d’ar­ticles in­ti­tu­lés « vers l’école du pro­lé­ta­riat ». Éga­le­ment la re­vue li­ber­taire Les Humbles[2] de Mau­rice Wullens. C’est d’ailleurs avec ce­lui-ci qu’il va se rendre en Rus­sie pen­dant l’été 1925, fai­sant par­tie de la pre­mière dé­lé­ga­tion of­fi­cielle d’en­sei­gnants eu­ro­péens in­vi­tés en URSS pour un Voyage d’études en Rus­sie par le Syn­di­cat pan-russe des Tra­vailleurs de l’En­sei­gne­ment. Plu­sieurs comptes ren­dus de ce voyage pa­raî­tront, dans l’École Éman­ci­pée en 1925-1926, dont ce­lui de Freinet sous le titre de « mes im­pres­sions de pé­da­gogue en Rus­sie so­vié­tique », puis dans les Humbles en 1927 in­ti­tu­lé « Un mois avec les en­fants russes », illus­tré par des bois gra­vés d’Élise Lagier-Bruno[3].Bois gravés d'Élise LAGIER-BRUNO Le ré­cit de Mau­rice Wullens : Pa­ris-Mos­cou-Ti­flis est beau­coup plus com­plet, plus po­li­tique aus­si, et nous livre des anec­dotes sur ses com­pa­gnons de voyage, dont cer­tains comme Freinet et le Belge van DE Moortel ont ten­dance à s’écar­ter dé­li­bé­ré­ment des che­mins ba­li­sés d’une vi­site of­fi­cielle gui­dée et en­ca­drée, et dé­cou­vrir par eux-mêmes les réa­li­tés de ce pays. Il ne faut ce­pen­dant pas s’ima­gi­ner un seul ins­tant que la vi­sion de « Cé­les­tin au pays des so­viets » a quelque si­mi­li­tude avec la bande des­si­née de Hergé Tin­tin au pays des so­viets qui pa­raît peu après, en 1929 ! Pa­ra­doxa­le­ment, c’est le li­ber­taire Mau­rice Wullens qui re­vient de ce sé­jour bien plus en­thou­siaste que Freinet[4], qui de­meure quant à lui plu­tôt cri­tique tout en étant très im­pres­sion­né par la ré­vo­lu­tion russe et l’im­men­si­té de la tâche des édu­ca­teurs et l’en­thou­siasme des jeunes pion­niers qu’il a pu ob­ser­ver. Tous deux au­ront eu la chance, rare à cette époque pour des oc­ci­den­taux, de faire ce voyage dans la pre­mière ré­pu­blique so­cia­liste so­vié­tique, un an après la mort de Lé­nine, et avant que ne tombe sur cet im­mense pays la chape de plomb du sta­li­nisme.

Tintin au pays des sovietsEn mars 1926 Freinet s’est ma­rié avec Élise Lagier-Bruno, jeune ins­ti­tu­trice des Hautes-Alpes qui s’en­thou­siasme pour la jeune ré­vo­lu­tion so­vié­tique. En fin d’an­née, ro­man­tisme ré­vo­lu­tion­naire ai­dant, ils vont ad­hé­rer tous deux au Par­ti Com­mu­niste (pas en­core « Français », mais « Sec­tion Française de l’In­ter­na­tio­nale Com­mu­niste » S.F.I.C.). Cette ad­hé­sion, nous en avons eu confir­ma­tion par une lettre de Rollet, alors res­pon­sable na­tio­nal de la M.O.R.[5], re­trou­vée dans les ar­chives de Mau­rice Dommanget :

« J’ai eu des nou­velles des Alpes-Ma­ri­times. La frac­tion est consti­tuée. Giauffret a po­sé sa can­di­da­ture au se­cré­ta­riat. Barel[6] a dé­ci­dé Freinet a po­ser la sienne. Freinet vient d’ad­hé­rer au par­ti, il a des chances d’être dé­si­gné. » Ef­fec­ti­ve­ment Freinet se­ra élu se­cré­taire des Alpes-Ma­ri­times de la Fé­dé­ra­tion Uni­taire, et c’est en cette qua­li­té qu’il se­ra dé­lé­gué au Congrès de Tours en août 1927 C’est un congrès pas­sion­nant qui se dé­roule dans cette pé­riode char­nière qui voit en Rus­sie, après l’éli­mi­na­tion des anar­chistes russes, celle de Trotsky et de l’op­po­si­tion ou­vrière. Par­ti­sans et ad­ver­saires de l’URSS de Sta­line s’af­frontent à la tri­bune (même phy­si­que­ment comme les frères Mar­cel et Mau­rice Wullens), mais vont aus­si tous en­semble par­ti­ci­per à la grande ma­ni­fes­ta­tion uni­taire et in­ter­syn­di­cale qui se dé­roule à Tours pour ten­ter d’ar­ra­cher à la mort les mi­li­tants anar­cho-syn­di­ca­listes amé­ri­cains Sacco et Vanzetti.

Sé­bas­tien Faure, le vieux mi­li­tant li­ber­taire, est éga­le­ment pré­sent pour par­ler de pé­da­go­gie et de l’ex­pé­rience de son école du tra­vail de « La Ruche », à Ram­bouillet entre 1904 et 1917, avec la ré­édi­tion de son ou­vrage Pro­pos d’Édu­ca­teur. Congrès bouillon­nant, riche d’idées et de pro­messes pour ces en­sei­gnants, mi­li­tants ré­vo­lu­tion­naires qui ont en com­mun de vou­loir faire bou­ger les choses, même s’ils se dif­fé­ren­cient et s’af­frontent quant aux mé­thodes em­ployées et aux ob­jec­tifs à at­teindre. Leur re­vue L’École Éman­ci­pée ver­ra une équipe de ré­dac­tion qui com­prend des re­pré­sen­tants de toutes les ten­dances de la Fé­dé­ra­tion, par­mi les­quels de nom­breux ad­hé­rents du Mou­ve­ment de « l’Im­pri­me­rie à l’école » (Élise et Cé­les­tin Freinet, Re­né Daniel, Mau­rice Wullens, Jo­sette et Jean Cornec…). Ces der­niers vont d’ailleurs se re­trou­ver après le Congrès syn­di­cal, et en tant que sous-com­mis­sion pé­da­go­gique de la Fé­dé­ra­tion tien­dront leur pre­mier « Congrès des Im­pri­meurs », où ils dé­ci­de­ront des cir­cuits de cor­res­pon­dance et de la ré­par­ti­tion des tâches (édi­tions, ma­té­riel d’im­pri­me­rie…) pour l’an­née sco­laire 27-28, ain­si que la créa­tion dès la ren­trée sco­laire de 1927 d’une so­cié­té com­mer­ciale ap­pe­lée « Ci­né­ma­thèque Co­opé­ra­tive de l’En­sei­gne­ment Laïc » avec un groupe d’ins­ti­tu­teurs gi­ron­dins ani­mé par Ré­my et Odette Boyau.

Un mi­li­tant exem­plaire :

Après leur ad­hé­sion au P.C., Élise et Cé­les­tin Freinet sont des mi­li­tants de base dis­ci­pli­nés, mo­destes et conscien­cieux, et s’im­pli­quant peu dans les que­relles d’ap­pa­reil et les ex­clu­sions de toutes sortes qui foi­sonnent de 1926 à 1936 Ce qui ne les em­pêche certes pas d’être cri­tique, mais avec une grande in­dul­gence pour tout ce qui peut se pas­ser dans « la pa­trie du so­cia­lisme » en marche vers l’édi­fi­ca­tion d’un monde nou­veau et vers des ave­nirs ra­dieux ! De plus la po­li­tique « classe contre classe » des an­nées 30 a fait fondre consi­dé­ra­ble­ment les ef­fec­tifs du Par­ti, et il faut res­ser­rer les rangs… Freinet a trop le sou­ci de sau­ve­gar­der l’uni­té de son jeune Mou­ve­ment qu’il sait tra­ver­sé par tous les cou­rants po­li­tiques de l’époque. Et il connaît la pré­sence en son sein d’une écra­sante pro­por­tion de « li­ber­taires », re­grou­pés par ailleurs dans la « Ligue Syn­di­ca­liste », ten­dance anar­cho-syn­di­ca­liste mi­no­ri­taire de la Fé­dé­ra­tion Uni­taire [7].

Main­te­nir cette dy­na­mique pé­da­go­gique qu’il anime, la dé­ve­lop­per, ne se­ra pas chose fa­cile, et c’est pour­tant ce à quoi il ten­dra constam­ment, sans d’ailleurs ja­mais re­nier ses propres en­ga­ge­ments et op­tions po­li­tiques, qu’il dé­fen­dra le cas échéant avec vi­gueur et convic­tion… Co­lette Audry, qui avait vé­cu in­ten­sé­ment cette pé­riode, me dé­cri­vait (en­tre­tien té­lé­pho­nique du 21/11/1988) que, lors des Congrès an­nuels de la Fé­dé­ra­tion Uni­taire (et en par­ti­cu­lier ce­lui de Mar­seille en 1930 où de­vaient s’af­fron­ter avec une rare vio­lence les com­mu­nistes de la M.O.R. contre les par­ti­sans de la Ma­jo­ri­té Fé­dé­rale sou­te­nus par ceux de la Ligue Syn­di­ca­liste) Freinet était « quel­qu’un de sou­cieux sur­tout et avant tout d’as­su­rer la pro­mo­tion de son Mou­ve­ment pé­da­go­gique co­opé­ra­tif ! ». Mais tous ces mi­li­tants sont en­ga­gés dans une lutte contre le ca­pi­ta­lisme et la so­cié­té bour­geoise, clé­ri­cale et ré­ac­tion­naire, lut­tant contre la crise et le chô­mage des an­nées 30 Et c’est ce qui fait, en dé­pit de leurs di­vi­sions, leur force et leur so­li­da­ri­té né­ces­saire. Il faut aus­si sa­voir que bon nombre d’entre eux chan­geaient dans leur en­ga­ge­ment po­li­tique, pas­sant (sou­vent après ex­clu­sion) du Par­ti Com­mu­niste à la Ligue Com­mu­niste (trots­kyste) comme Pierre Naville, ou au Mou­ve­ment Li­ber­taire comme Jean Barrué et Raoul Faure, ou à la S.F.I.O. (pi­ver­tiste) comme Mi­chel Collinet et Da­niel Guérin. Ou bien ils gar­daient leurs convic­tions pre­mières, ou en­core n’ad­hé­raient ja­mais à au­cun par­ti, mais res­taient « syn­di­ca­listes d’abord » ! Ain­si, lors d’une Se­maine de l’École Éman­ci­pée en 1969, Pierre Vaquez, ins­ti­tu­teur re­trai­té de l’Oise, confes­sait avec son hu­mour par­ti­cu­lier, que « lui aus­si avait été, dans les an­nées 20, tou­ché par un mi­crobe : le ?sta­li­no­koch ? ! »… avant de se faire ra­pi­de­ment ex­clure du P.C., comme tant d’autres es­prits re­belles à la phi­lo­so­phie et aux réa­li­sa­tions du « com­mu­nisme de ca­serne ».

Lors de « l’af­faire Frei­net » de St-Paul de Vence en 1933, qui voit la droite et l’ex­trême-droite mau­ras­sienne lo­cale, puis na­tio­nale, s’en prendre vio­lem­ment à « l’ins­ti­tu­teur com­mu­niste Freinet »… le Par­ti prend sa dé­fense, avec le dé­pu­té Ga­briel Péri qui in­ter­vient à la chambre des dé­pu­tés, puis en au­dience au­près de de Monzie, le mi­nistre de l’Édu­ca­tion Na­tio­nale de l’époque (en­tre­tien re­la­té dans sa re­vue « Les Humbles » par Mau­rice Wullens, pré­sent à la ren­contre). Des pé­ti­tions, sur­tout lan­cées par les or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales, re­cueillent des mil­liers de si­gna­tures pour la dé­fense de Freinet. Quelques ar­ticles dans l’Hu­ma­ni­té le sou­tiennent éga­le­ment… mais aus­si dans le jour­nal de gauche so­cia­li­sant L’Oeuvre. Avec quelques in­tel­lec­tuels et ar­tistes.

Dans cette pé­riode de chô­mage et de soupes po­pu­laires du dé­but des an­nées 30, qui voit la mon­tée de tous les dan­gers se pro­fi­ler en Eu­rope et dans le monde, Freinet n’a de cesse à par­tir de 1934 de lan­cer les ap­pels les plus larges à l’uni­té pour lut­ter contre la ré­ac­tion, la guerre, le fas­cisme et le clé­ri­ca­lisme [8]. Au­cune ex­clu­sive en­vers tel par­ti ou tel syn­di­cat n’est ja­mais lan­cée, et en 1935 c’est la consti­tu­tion du « Front po­pu­laire de l’En­fance », puis de la « Ligue po­pu­laire des pa­rents ».

Si Freinet dé­fi­nit la C.E.L. comme un « grou­pe­ment d’ins­ti­tu­teurs de toutes ten­dances », il n’en de­meure pas moins qu’il af­firme clai­re­ment ses propres op­tions, en fai­sant adop­ter par le Congrès de l’In­ter­na­tio­nale des Tra­vailleurs de l’En­sei­gne­ment (I.T.E., d’obé­dience com­mu­niste) la consti­tu­tion du Front Po­pu­laire de l’En­fance.

En 1936, au mo­ment des pro­cès de Mos­cou où l’on voit de vieux di­ri­geants bol­che­viques être ac­cu­sés des pires crimes par Staline, et alors que l’on connaît l’exis­tence des gou­lags comme l’em­bri­ga­de­ment de la jeu­nesse par les té­moi­gnages ir­ré­fu­tables comme ceux de Vic­tor Serge, Mau­rice Wullens in­ter­pelle Freinet sur le sou­tien qu’il ap­porte dé­li­bé­ré­ment au ré­gime dic­ta­to­rial sta­li­nien, avec les ré­fé­rences qu’il fait constam­ment à l’URSS. Cette contro­verse pa­raît dans la re­vue du Mou­ve­ment L’Édu­ca­teur pro­lé­ta­rien, et va sus­ci­ter des dé­bats pas­sion­nants. Freinet jus­ti­fie sa po­si­tion en ar­guant qu’il dé­fend d’abord la grande ré­vo­lu­tion so­vié­tique et sur­tout le peuple russe, et que les dif­fi­cul­tés en ma­tière d’édu­ca­tion de masse ren­con­trées par le ré­gime sont im­menses, mais que des pro­grès for­mi­dables ont dé­jà été réa­li­sés, et qu’il n’a pas à don­ner de leçons aux ac­teurs du so­cia­lisme en marche…

Lorsque son ami Raoul Faure, ins­ti­tu­teur dans l’Isère, ex­clu du P.C. dès 1928 et re­ven­di­quant sans faillir son Com­mu­nisme Li­ber­taire, ac­cueille et hé­berge clan­des­ti­ne­ment chez lui en 1938 le pros­crit Léon Trotsky, « le Vieux » comme l’ap­pellent fa­mi­liè­re­ment et af­fec­tueu­se­ment les ré­vo­lu­tion­naires (Comme chef de l’ar­mée rouge il fut aus­si le li­qui­da­teur des op­po­sants ré­vo­lu­tion­naires anar­chistes à la dic­ta­ture bol­ché­vique en 1921 à Krons­tadt, et de la ré­vo­lu­tion ma­kh­no­viste ukrai­nienne en 1922 !), Freinet n’en fait au­cun re­proche à Faure. Il ignore bien sûr, comme beau­coup d’autres, que Staline a dé­jà lan­cé des as­sas­sins aux trousses de Trotsky pour l’éli­mi­ner phy­si­que­ment.

À l’avè­ne­ment du Front po­pu­laire l’en­ga­ge­ment de Freinet se fait dans de nom­breux do­maines. Il est can­di­dat (pas élu bien sûr) du P.C. aux élec­tions can­to­nales à St-Au­ban, dans les Alpes Ma­ri­times, can­ton où se trouve son vil­lage na­tal de Gars. Son sou­tien au­près des ré­pu­bli­cains es­pa­gnols pen­dant la guerre ci­vile est sans faille, et son école de Vence ac­cueille de nom­breux en­fants ré­fu­giés.

La gé­né­ra­li­té de Bar­ce­lone, à la de­mande des ad­hé­rents de la « co­opé­ra­tive es­pa­gnole de l’im­pri­me­rie à l’école », ouvre en 1937 une « École Frei­net », sur les hau­teurs du Ti­bi­da­bo, dans une su­perbe pro­prié­té no­bi­liaire ré­qui­si­tion­née pour la cir­cons­tance.

La pé­riode des doutes :

Mais en 1939, Freinet ne peut ad­mettre les ac­cords du « pacte ger­ma­no-so­vié­tique » conclus le 23 août entre l’Al­le­magne hit­lé­rienne et l’URSS. Comme beau­coup d’autres mi­li­tants com­mu­nistes qui se sont en­ga­gés aux cô­tés des ré­pu­bli­cains es­pa­gnols qui reçoivent aus­si l’aide de l’URSS, lut­tant contre les na­tio­na­listes fran­quistes sou­te­nus par Hitler et Mussolini, il est pour le moins per­plexe face à ce vi­rage in­com­pré­hen­sible de la po­li­tique so­vié­tique, qui va en­traî­ner la dis­so­lu­tion du P.C. en France et l’in­ter­dic­tion de ses pu­bli­ca­tions. Po­li­tique que sou­tient (comme tou­jours !) le Par­ti de Thorez en ap­prou­vant ce pacte le 26 sep­tembre. Il ex­prime son désac­cord lors de réunions au sein du P.C. dé­sor­mais de­ve­nu clan­des­tin, mais ne le fe­ra ja­mais sa­voir pu­bli­que­ment, et il reste tou­te­fois fi­dèle à son en­ga­ge­ment. Mi­li­tant dis­ci­pli­né et exem­plaire, comme beau­coup d’autres à cette époque… Toutes les cri­tiques qu’il for­mule à l’en­contre de cette po­li­tique d’al­liance contre na­ture ne le fe­ront pas par­ti­cu­liè­re­ment bien voir de la di­rec­tion de son par­ti, qui s’en sou­vien­dra… le mo­ment ve­nu, plus tard ! Le 20 mars 1940 (jour même de la dé­mis­sion du gou­ver­ne­ment de Daladier) Freinet est ar­rê­té par la po­lice, sur ordre du gou­ver­ne­ment. Avec beau­coup d’autres mi­li­tants sus­pec­tés de pa­ci­fisme, de mi­li­tan­tisme com­mu­niste [9], de syn­di­ca­lisme ré­vo­lu­tion­naire, il sé­journe dans plu­sieurs camps d’in­ter­ne­ment, d’abord sous la coupe du gou­ver­ne­ment lé­gal de Reynaud, puis du gou­ver­ne­ment de col­la­bo­ra­tion de Vi­chy après juin 40 Il y reste pen­dant 19 mois, jus­qu’au 29 oc­tobre 1941 De nom­breuses per­son­na­li­tés, tant en France qu’à l’étran­ger (comme l’édu­ca­teur Ferrière de Suisse) sont alors in­ter­ve­nues en sa fa­veur au­près des au­to­ri­tés de Vi­chy et de Pétain en per­sonne pour ten­ter d’ob­te­nir sa li­bé­ra­tion, d’au­tant plus que son état de san­té est de­ve­nu très in­quié­tant à cause des pri­va­tions en­du­rées dans ces camps.

À Al­ger en 1943, et plus tard à la Li­bé­ra­tion, vont com­men­cer dé­jà à cir­cu­ler des ru­meurs, to­ta­le­ment in­jus­ti­fiées, pro­pa­gées par cer­tains membres du Par­ti comme quoi Freinet se se­rait com­pro­mis avec le ré­gime de Vi­chy pour ob­te­nir sa li­bé­ra­tion, voire même qu’il se se­rait ren­du en Al­le­magne na­zie… On lui re­proche aus­si les conte­nus de son livre Conseil aux pa­rents écrit en 1942, et pu­blié en Bel­gique.

As­si­gné à ré­si­dence à Val­louise dans les Hautes-Alpes et étroi­te­ment sur­veillé par les au­to­ri­tés, ce n’est qu’au prin­temps 1944 qu’il re­joint le ma­quis FTPF de Béas­sac di­ri­gé par son beau-frère Lagier-Bruno. Et c’est avec l’éti­quette P.C. qu’il de­vient membre du Co­mi­té Dé­par­te­men­tal de Li­bé­ra­tion (C.D.L.) du dé­par­te­ment et qu’il s’oc­cupe des pro­blèmes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. A Gap il fait ré­qui­si­tion­ner le grand sé­mi­naire et y ins­talle jus­qu’en août 1945 un Centre sco­laire qui re­cueille des en­fants or­phe­lins ou aban­don­nés. Mais il s’oc­cupe d’or­ga­ni­ser aus­si, sous l’im­pul­sion de la (cé­lèbre) ré­sis­tante Lu­cie Aubrac, d’autres centres sco­laires dans le Sud-Est. Et c’est sous cette ap­pel­la­tion que son école de Vence, sac­ca­gée pen­dant la guerre, rouvre ses portes à la ren­trée sco­laire de 1945, ac­cueillant des en­fants en ma­jo­ri­té vic­times de la guerre. Dans l’am­biance sur­vol­tée de la Li­bé­ra­tion, au­réo­lé par son com­bat in­dé­niable dans la Ré­sis­tance, mais aus­si avec le pres­tige confé­ré par la vic­toire sur le na­zisme et les sa­cri­fices de l’ar­mée rouge et de l’URSS, le Par­ti Com­mu­niste (dé­sor­mais « Français ») contrôle un grand nombre d’or­ga­ni­sa­tions, et son in­fluence est no­table et gran­dis­sante chez bon nombre d’in­tel­lec­tuels, comme dans la po­pu­la­tion, en ma­jo­ri­té ou­vrière, qui lui confère alors une forte re­pré­sen­ta­ti­vi­té élec­to­rale, avec 28 % des suf­frages. Dans les syn­di­cats, dans la presse, dans l’uni­ver­si­té, au Centre Na­tio­nal des Ecri­vains… les com­mu­nistes épurent à tour de bras. Et il ne fait pas bon s’op­po­ser à cette époque à un Aragon, à un Cogniot, à un Duclos, ou en­core au « fils du peuple » Mau­rice Thorez. Le P.C.F. tisse pa­tiem­ment ses ré­seaux dans tous les do­maines de la vie as­so­cia­tive, éco­no­mique, so­ciale, cultu­relle et po­li­tique…

Vers les len­de­mains qui dé­chantent :

À la Li­bé­ra­tion, Freinet re­lance aus­si­tôt les ac­ti­vi­tés de son Mou­ve­ment et de la C.E.L. Quelques ad­hé­rents ont dis­pa­ru dans la tour­mente, vic­times de la bar­ba­rie na­zie (Torcatis, Bourguignon, Varenne - le père du doux poète et chan­teur Pierre Louki, ami de Brassens…). Cer­tains ont été pri­son­niers de guerre ou dé­por­tés en Al­le­magne, d’autres ont par­ti­ci­pé à la Ré­sis­tance, et quelques uns par­mi les plus an­ciens ont ob­ser­vé une at­ti­tude de pa­ci­fisme in­té­gral pen­dant le conflit. Freinet pense alors que, dans cette pé­riode de re­cons­truc­tion et afin de trans­for­mer ef­fi­ca­ce­ment l’école, le Mou­ve­ment qu’il anime doit s’orien­ter vers une or­ga­ni­sa­tion po­pu­laire de masse as­so­ciant tous les mou­ve­ments d’édu­ca­tion, ain­si que les syn­di­cats en­sei­gnants. Il prend donc l’ini­tia­tive en 1945 de la créa­tion d’une « Union Pé­da­go­gique » avec l’ac­cord d’Hen­ri Wallon, pro­fes­seur au Col­lège de France, et pré­sident de la com­mis­sion d’études pour la ré­forme de l’En­sei­gne­ment, dite « Com­mis­sion Lan­ge­vin-Wal­lon » (à la­quelle Freinet a col­la­bo­ré dès 1939). Hen­ri Wallon en as­sure la pré­si­dence comme re­pré­sen­tant du Groupe Français d’Edu­ca­tion Nou­velle (G.F.E.N.), et Freinet la vice-pré­si­dence comme re­pré­sen­tant de la C.E.L.

Freinet a par­ti­ci­pé dans l’entre-deux-guerres à l’ani­ma­tion du G.F.E.N. et, comme Wallon est éga­le­ment membre du Par­ti, il n’a au­cune crainte en in­ci­tant ses ca­ma­rades de la C.E.L. à ad­hé­rer au G.F.E.N., et même à créer des groupes dé­par­te­men­taux d’édu­ca­tion nou­velle, là où ils n’existent pas. Mais très ra­pi­de­ment, dé­but 46, il com­prend que le G.F.E.N. est pha­go­cy­té par des uni­ver­si­taires et des ins­pec­teurs de l’édu­ca­tion na­tio­nale - de sur­croît sta­li­niens or­tho­doxes - et que le fonc­tion­ne­ment du G.F.E.N. n’a rien de dé­mo­cra­tique, et qu’il en se­ra ra­pi­de­ment écar­té comme ses ca­ma­rades, simples ins­ti­tu­teurs de la base… Aus­si dé­cide-t-il de rompre et de struc­tu­rer son propre Mou­ve­ment en Ins­ti­tut Co­opé­ra­tif de l’Ecole Mo­derne, avec un fonc­tion­ne­ment ho­ri­zon­tal dé­cen­tra­li­sé dans chaque dé­par­te­ment, et sé­pa­ré en prin­cipe du fonc­tion­ne­ment de l’en­tre­prise com­mer­ciale de la C.E.L. dont le siège est dé­sor­mais ins­tal­lé à Cannes. Les sta­tuts de l’I.C.E.M. ne se­ront of­fi­ciel­le­ment dé­po­sés que l’an­née sui­vante en 1947, après ac­cord du Congrès de Di­jon. Quant à l’Union Pé­da­go­gique, elle ne ré­siste pas très long­temps à la tur­bu­lence po­li­tique et syn­di­cale qui s’abat sur le monde, et donc sur la France, à par­tir de 1947

Pour­quoi cette ap­pel­la­tion « Ecole Mo­derne » ? En ef­fet c’est celle tou­jours exis­tante du Mou­ve­ment es­pa­gnol de Fran­cis­co Ferrer de « la Es­cue­la Mo­der­na » (née en 1901 et dont le siège est alors à Cal­ga­ry au Ca­na­da, ani­mé par des ré­pu­bli­cains anar­chistes ré­fu­giés). Freinet n’a pas vou­lu re­prendre une ap­pel­la­tion « Ecole, ou Edu­ca­tion Nou­velle », par op­po­si­tion et jus­te­ment pour se dé­mar­quer du G.F.E.N. Et l’as­pect in­ter­na­tio­nal de sa pé­da­go­gie comme de son Mou­ve­ment lui ré­pugne à em­ployer le qua­li­fi­ca­tif de « français ». Il semble bien que ce sont des pion­niers du Mou­ve­ment, les Alziary, Boyau, Daniel, Faure, Mormiche, et autres li­ber­taires… qui lui ont sug­gé­ré cette pro­po­si­tion, après s’être as­su­rés d’un ac­cord de prin­cipe au­près des anar­chistes es­pa­gnols, dont ceux du Mou­ve­ment Frei­net exi­lés au Mexique : Pa­tri­cio Redondo et José de Tapia.

La rup­ture :

Dé­jà à Al­ger, en 1943, des bruits col­por­tés par des com­mu­nistes, dont Étienne Fajon, ac­cu­saient Freinet de col­la­bo­ra­tion avec l’Al­le­magne. Et Freinet, dès fé­vrier 1945, pré­vient ses ca­ma­rades dans L’Édu­ca­teur contre ces ac­cu­sa­tions ca­lom­nieuses, sans tou­te­fois pré­ci­ser quels en sont les au­teurs. Il écrit au Se­cré­ta­riat du P.C.F. et de­mande des ex­pli­ca­tions, et il lui se­ra ré­pon­du le 25 juin 1945, sous la plume de Léon Mauvais : « Le Comité Central du Parti Communiste Français, ayant pris connais­sance du rap­port de la Com­mis­sion Cen­trale de Contrôle Po­li­tique, a dé­ci­dé que : pour le cas de Freinet, Ins­ti­tu­teur, Re­pré­sen­tant le Par­ti au C.D.L. des Hautes Alpes, La C.C.C.P. (sic !) n’a pas à la­ver Freinet de ca­lom­nies qui pour elle, n’existent pas. La Ré­gion doit faire elle-même le né­ces­saire si elle le juge utile. » Mal­gré cette ré­ponse claire, ru­meur et bruits conti­nuent de se pro­pa­ger, sur­tout à par­tir de 1947, où le P.C.F. com­mence à connaître des dif­fi­cul­tés, et dur­cit ses po­si­tions et sa po­li­tique. En ef­fet c’est la pé­riode où le Par­ti entre dans une stag­na­tion cer­taine, et où les mi­nistres com­mu­nistes sont ex­clus du gou­ver­ne­ment.

En 1947 on as­siste à un tour­nant car le monde de­vient bi­po­laire et, après le « coup de Prague » en 1948, le monde oc­ci­den­tal prend bru­ta­le­ment conscience « qu’un ri­deau de fer s’est abat­tu sur l’Eu­rope ». C’est le dé­but de « la guerre froide » qui va voir se dé­chaî­ner les pas­sions. Des té­moi­gnages sur la réa­li­té du ré­gime de dic­ta­ture sta­li­nienne com­mencent à pa­raître, comme le cé­lèbre J’ai choi­si la li­ber­té ! de Kravchenko. Et quelques in­tel­lec­tuels ré­sis­tants comme Da­vid Rousset ont le cou­rage de dé­non­cer les camps de concen­tra­tion ins­tal­lés dans le « pa­ra­dis com­mu­niste ».

Le P.C.F. ré­agit en ra­di­ca­li­sant ses po­si­tions doc­tri­nales, et en lançant des of­fen­sives et des grèves in­sur­rec­tion­nelles. L’uni­té syn­di­cale do­mi­née par les com­mu­nistes à la C.G.T. se dé­fait avec la créa­tion en 1948 de Force Ou­vrière (d’ailleurs lar­ge­ment sub­ven­tion­née par la C.I.A. et les syn­di­cats amé­ri­cains). Les en­sei­gnants sau­ront sau­ve­gar­der leur uni­té et créent la Fé­dé­ra­tion de l’Edu­ca­tion Na­tio­nale (F.E.N.) au­to­nome, en adop­tant la mo­tion «  Bonnissel-Valière » pro­po­sée conjoin­te­ment par un syn­di­ca­liste so­cia­liste et par un syn­di­ca­liste ré­vo­lu­tion­naire de l’École Éman­ci­pée. Face aux at­taques dont ils font l’ob­jet de la part du G.F.E.N., sa­tel­lite du P.C.F., que la nais­sance puis le suc­cès de l’I.C.E.M. prive de ses mi­li­tants en­sei­gnants les plus ac­tifs, et las­sé de consta­ter que le Par­ti ne les sou­tient nul­le­ment dans leur en­tre­prise de chan­ge­ment en pro­fon­deur de l’école, Freinet et sa femme Élise an­noncent fin 48 à la cel­lule où ils mi­litent qu’ils sus­pendent leur ad­hé­sion, du moins jus­qu’à ce que le Par­ti leur four­nisse une ex­pli­ca­tion claire sur les rai­sons d’une at­ti­tude aus­si hos­tile.

Or c’est la pé­riode où se ter­mine à Saint-Jean­net, près de Vence, et aux stu­dios de la Vic­to­rine à Nice, le tour­nage du film L’École Buis­son­nière, d’après un scé­na­rio d’Élise Freinet, que réa­lise Jean-Paul (Dreyfus) Le Chanois[10], mi­li­tant com­mu­niste bien connu, et que pro­duit la Co­opé­ra­tive Gé­né­rale du Ci­né­ma Français (C.G.C.F.) lar­ge­ment contrô­lée par la P.C.F. Pro­duc­tion et réa­li­sa­tion sont donc entre les mêmes mains… On peut pen­ser que c’est donc sur ordre du Par­ti que Le Chanois va re­fu­ser de res­pec­ter les clauses for­melles du contrat, en sup­pri­mant du gé­né­rique le nom de Freinet, ce qui si­gni­fie le re­fus de faire ain­si une pu­bli­ci­té à ce­lui qui concur­rence les or­ga­ni­sa­tions du par­ti, et qui de plus vient de prendre ses dis­tances avec lui. D’ailleurs, à sa sor­tie en avril 1949, tous les com­mu­ni­qués de presse prennent bien soin de ne ja­mais ci­ter ni Freinet, ni la C.E.L., ni l’I.C.E.M., par­lant tou­jours de film à la gloire de « l’édu­ca­tion nou­velle » ! Et Freinet porte plainte contre la C.G.C.F., pour non res­pect du contrat, trois jours avant la pre­mière pro­jec­tion en pu­blic du film, afin d’en ob­te­nir la sai­sie pro­vi­soire. Fi­na­le­ment le pro­cès n’au­ra pas lieu, Freinet ne vou­lant pas com­pro­mettre la sor­tie du film, mais peut-être est-ce à ce mo­ment là qu’il a pu ar­ra­cher, en conci­lia­tion, que soit ajou­té un car­ton à la fin du gé­né­rique : « Ma­té­riel sco­laire et do­cu­ments de l’Ins­ti­tut Co­opé­ra­tif de l’école mo­derne. Tech­niques Frei­net - Cannes ». Pour que le gé­né­rique soit com­plet il de­mande que soit ajou­té : « Ce film est dé­dié à : mai 1952 Mon­tes­so­ri (Ita­lie), Pes­ta­loz­zi (Suisse), Fer­rière (Suisse), Ba­ku­lé (Tché­co­slo­va­quie), De­cro­ly (Bel­gique), Frei­net (France) ». La C.G.C.A. re­fuse, mais se­ra condam­née en pre­mière ins­tance, en juin 1951, à ver­ser des dom­mages et in­té­rêts et à mo­di­fier le gé­né­rique, ju­ge­ment confir­mé en ap­pel en mai 1952. Pré­sen­té à Pâques 1949 au congrès I.C.E.M. à An­gers, le film connaît un vé­ri­table triomphe au­près des ad­hé­rents. Mais à ce même congrès aus­si, des mi­li­tants sta­li­niens au Mou­ve­ment conti­nuent tou­jours de dis­til­ler leurs ac­cu­sa­tions ca­lom­nieuses contre le com­por­te­ment et les écrits qu’au­rait te­nus Freinet pen­dant la guerre.

A son re­tour à Vence, Freinet s’adresse aux res­pon­sables du Par­ti des Alpes-Ma­ri­times et les somme, sous hui­taine, d’ap­por­ter une preuve quel­conque sur sa sup­po­sée tra­hi­son, faute de quoi il rom­pra dé­fi­ni­ti­ve­ment. Il de­mande à être confron­té avec ses ac­cu­sa­teurs, qu’il prend la peine de nom­mer : Fajon, Delanoue, et Énard sur­tout qui l’ac­cuse d’avoir ren­du hom­mage à Pé­tain en 1942 dans le livre Conseils aux pa­rents. Freinet pro­pose de s’en re­mettre à l’ar­bi­trage de Thorez lui-même.

Pour faire re­con­naître la vé­ri­té sur le film il or­ga­nise une ri­poste mi­li­tante, avec un ar­ticle qui pa­raît dans la re­vue L’Édu­ca­teur du 1/06/49, et dont le titre est suf­fi­sam­ment ex­pli­cite : « Dé­voi­lons et com­bat­tons l’or­ga­ni­sa­tion du si­lence sur notre œuvre dans la pro­pa­gande pour l’Ecole Buis­son­nière ».

En Mai 1949, est pu­blié l’ou­vrage d’Élise Freinet Nais­sance d’une pé­da­go­gie po­pu­laire, qui re­late en dé­tail, et avec force do­cu­ments à l’ap­pui, les vingt an­nées des dé­buts du Mou­ve­ment Frei­net et de la C.E.L. jus­qu’à la Li­bé­ra­tion. Les ré­fé­rences à l’en­ga­ge­ment des Freinet au Par­ti y sont to­ta­le­ment ab­sentes, comme d’ailleurs tous les autres formes d’en­ga­ge­ment po­li­tique… alors que le mi­li­tan­tisme syn­di­cal dans les luttes y est constam­ment évo­qué. Élise a es­sen­tiel­le­ment vou­lu pri­vi­lé­gier l’as­pect pé­da­go­gique dans sa re­la­tion des évé­ne­ments, et mon­trer le com­pa­gnon­nage d’idées d’en­sei­gnants en­ga­gés dans une dy­na­mique ré­vo­lu­tion­naire de chan­ge­ment de l’école et de la pé­da­go­gie, et qui ont su aus­si se do­ter co­opé­ra­ti­ve­ment des moyens prag­ma­tiques et concrets du ma­té­ria­lisme sco­laire, sans le se­cours de la hié­rar­chie et sur­tout sans le re­cours au « cen­tra­lisme dé­mo­cra­tique » ! Ce livre connaît un grand suc­cès, sur­tout chez de jeunes ins­ti­tu­teurs(trices), et par­ti­cipe ac­ti­ve­ment, avec la sor­tie du film l’École Buis­son­nière, à un ren­for­ce­ment im­por­tant des ef­fec­tifs mi­li­tants des Groupes dé­par­te­men­taux de l’ICEM et bien sûr des ac­ti­vi­tés de l’en­tre­prise com­mer­ciale pé­da­go­gique qu’est la C.E.L. Le P.C.F. ne peut que consta­ter cet état de fait, alors que le mou­ve­ment pé­da­go­gique concur­rent du G.F.E.N. qu’il contrôle est bien loin de don­ner de tels signes de vi­ta­li­té, no­tam­ment dans l’en­sei­gne­ment pri­maire.

Peut-on par­ler d’en­tre­prise dé­li­bé­ré­ment concer­tée et vou­lue à ce mo­ment par le Par­ti pour dé­sta­bi­li­ser Freinet et son Mou­ve­ment ? On est for­te­ment en droit de le pen­ser, sur­tout que les prin­ci­paux res­pon­sables po­li­tiques à l’en­sei­gne­ment que sont les Wallon, Cogniot, Delanoue, Fajon, Énard… savent per­ti­nem­ment que c’est par op­po­si­tion po­li­tique tout au­tant que pé­da­go­gique que Freinet a créé l’I.C.E.M. il y a deux ans à peine face au G.F.E.N., afin de sau­ve­gar­der l’au­to­no­mie et l’uni­té de son Mou­ve­ment. De plus, en ré­ponse aux ac­cu­sa­tions fiel­leuses de col­la­bo­ra­tion pen­dant la guerre dont il conti­nue de faire l’ob­jet, il s’est mis en congé du Par­ti. Et il n’a pas hé­si­té à ré­sis­ter aux moyens de ré­tor­sion que le Par­ti, par pro­duc­teur et réa­li­sa­teur in­ter­po­sés, avait vou­lu im­po­ser en l’éra­di­quant du gé­né­rique de l’École Buis­son­nière. Après la pu­bli­ca­tion du livre d’Élise Freinet il ne fait plus au­cun doute pour les Sta­li­niens que Freinet est un ad­ver­saire po­li­tique dan­ge­reux, un obs­tacle qu’il faut contrer par tous les moyens. Mais on ne peut pro­cé­der avec lui comme avec un quel­conque mi­li­tant de base. On ne peut non plus ex­clure quel­qu’un qui n’est plus membre du Par­ti, même s’il re­ven­dique tou­jours son ap­par­te­nance à l’idéo­lo­gie et aux va­leurs com­mu­nistes de sa jeu­nesse. Freinet est une per­son­na­li­té connue, re­con­nue aus­si sur le plan na­tio­nal et in­ter­na­tio­nal, et des cen­taines d’ins­ti­tu­teurs(trices) se re­trouvent avec bon­heur dans l’I.C.E.M. et la C.E.L.. Et par­mi eux de nom­breux mi­li­tants po­li­tiques et syn­di­ca­listes com­mu­nistes qui se sa­tis­font fort bien de leur en­ga­ge­ment pé­da­go­gique aux cô­tés de Freinet. Aus­si ces in­tel­lec­tuels du Par­ti dé­cident-ils d’at­ta­quer Freinet sur les fon­de­ments mêmes de la théo­rie et des pra­tiques pé­da­go­giques de son Mou­ve­ment.

Les Sta­li­niens contre Freinet :

Le maître d’œuvre de toute cette cam­pagne or­ches­trée contre Freinet en est Georges Cogniot[11]. C’est un homme qui connaît bien Freinet, avec qui il a mi­li­té dans l’entre-deux-guerres sur le plan syn­di­cal. Membre du Co­mi­té Cen­tral du P.C.F. cet in­tel­lec­tuel est char­gé des ques­tions d’édu­ca­tion et de culture. Il est l’un des fon­da­teurs et ani­ma­teurs de la re­vue La Nou­velle Cri­tique, lan­cée fin 1948Le stalinien Cogniot en di­rec­tion des cadres du Par­ti et des mi­lieux in­tel­lec­tuels et uni­ver­si­taires, et qui se ré­vèle être aus­si un ou­til de pro­pa­gande idéo­lo­gique et de com­bat fa­vo­rable à l’orien­ta­tion po­li­tique mos­cou­taire du­rant ces an­nées de guerre froide. De nom­breux en­sei­gnants com­mu­nistes y sont abon­nés. Cogniot va alors de­man­der à un jeune pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, Georges Snyders, d’y lan­cer la pre­mière at­taque contre la pé­da­go­gie de Freinet et aus­si contre les conte­nus des pu­bli­ca­tions do­cu­men­taires des Bi­blio­thèques de Tra­vail (B.T.). Dans un ar­ticle d’avril 1950 du N° 15 de La Nou­velle Cri­tique in­ti­tu­lé : « Où va la pé­da­go­gie ?nou­velle ? ? A pro­pos de la mé­thode Frei­net », Snyders va clas­ser Freinet, taxé de « mys­ti­fi­ca­teur gau­chiste », dans le camp des pé­da­gogues ré­for­mistes et « pe­tit-bour­geois » proche des pé­da­gogues an­glo-saxons et suisses comme Dewey, Piaget et Dottrens. Son ar­gu­men­ta­tion s’ap­puie sur des ci­ta­tions de Jdanov, Marx et Lénine bien sûr, ren­voie les lec­teurs aux écrits de Cogniot (na­tu­rel­le­ment), à l’œuvre de Wallon et des mou­ve­ments or­ga­ni­sés au­tour de lui (G.F.E.N. s’en­tend… ben voyons !), et conclut avec em­phase sur le che­min tra­cé par Makarenko[12] et les réa­li­sa­tions so­vié­tiques, an­non­cia­trices du bon­heur uni­ver­sel et de len­de­mains qui chantent !

Dans les nu­mé­ros qui suivent, c’est au tour de Fer­nande Seclet-Riou, se­cré­taire de Wallon d’in­ter­ve­nir. Dans son ar­ticle « Les mé­thodes Frei­net ne re­pré­sentent pas toute l’édu­ca­tion nou­velle », par­lant au nom du G.F.E.N. et de la F.E.N.-C.G.T., elle concède quand même à Freinet la mise au point de quelques tech­niques, d’ailleurs « ré­cu­pé­rables par l’école bour­geoise ». Et de ci­ter L’édu­ca­tion com­mu­niste de Mi­khail Kalinine, édi­té par « La Nou­velle Cri­tique », ain­si que les in­ter­ven­tions de Cogniot évi­dem­ment. Et Ro­ger Garaudy[13] de se li­vrer à une longue ana­lyse du livre d’Élise Freinet Nais­sance d’une pé­da­go­gie po­pu­laire. Il s’at­taque au pos­tu­lat de la « spon­ta­néi­té » en­fan­tine, de « l’ex­pres­sion libre », et dé­crète que l’idéal de « co­opé­ra­tive » est « im­pré­gné d’une idéo­lo­gie pe­tite-bour­geoise du type prou­dho­nien » qui abou­tit à l’exal­ta­tion « gio­nesque » de la vie ar­ti­sa­nale et ru­rale ! Et de conseiller, lui aus­si, aux lec­teurs de lire le livre de Kalinine L’édu­ca­tion com­mu­niste.

Freinet n’en­ver­ra au­cun texte, au­cun dé­men­ti, mais par­le­ra de ces at­taques dans L’Édu­ca­teur du 15 avril : « […] Nous n’avons ja­mais re­trou­vé l’équi­valent, même dans les re­vues les plus ré­ac­tion­naires » … « Cri­ti­quer du haut de la chaire est chose fa­cile, mais réa­li­ser dans la vie, unir la théo­rie à la pra­tique, n’est cer­tai­ne­ment pas l’af­faire des fan­fa­rons de la théo­rie pure ». Par contre de nom­breux com­mu­nistes, ad­hé­rents de l’I.C.E.M. et de la C.E.L. vont ré­agir et en­voyer des ré­ponses ar­gu­men­tées, dé­men­tant et in­fir­mant les al­lé­ga­tions de Snyders dans « La Nou­velle Cri­tique » . Ce der­nier, dans un se­cond ar­ticle du N° 18 (juillet-août) « Un exemple de so­cia­lisme uto­pique : Freinet - ré­ponses aux ob­jec­tions » va don­ner sa pleine me­sure. Ju­geons-en par ces quelques ex­traits, en guise de flo­ri­lège :

- « Pour Freinet, Marx et Engels, Lénine et Staline n’ont pas exis­té : il n’y fait ja­mais la moindre al­lu­sion … » - « Que peut être une idéo­lo­gie qui se veut ré­vo­lu­tion­naire et qui ignore le mar­xisme ? Elle re­trouve tout na­tu­rel­le­ment les vieux so­cia­lismes uto­piques anar­chi­sants - mais sans rien de leur ap­port créa­teur … » - « Et cette mys­ti­fi­ca­tion bour­geoise trouve un étrange ap­pui dans l’anar­chisme uto­pique. » Puis « La Nou­velle Cri­tique » pu­blie quelques lettres qui lui sont adres­sées, triées sur le vo­let, et quand même, avec tou­te­fois une condes­cen­dance cer­taine, la verte et cin­glante ré­ponse d’Élise Freinet dans le N°24 de mars 1951 … mais tron­quée bien en­ten­du ! Celle-ci prend un ma­lin plai­sir à truf­fer son ar­ticle de ci­ta­tions bien choi­sies de Staline et de Lénine, se gaus­sant de ces « pro­fes­seurs, de ces Mes­sieurs les agré­gés, pour qui la chose es­sen­tielle qu’ils veulent voir, c’est la théo­rie mar­xiste for­mu­lée noir sur blanc, à pro­pos de tout et à pro­pos de rien. » ; et aus­si : « N’es­sayons pas de sa­voir si dans leurs sou­cis de pères de fa­mille Snyders et Garaudy pré­fèrent voir leurs fils briller sur les thèmes de la lutte de classe dès la ma­ter­nelle plu­tôt que de les voir ap­prendre à lire cou­ram­ment, suivre leur pro­grammes ou pas­ser leurs exa­mens ! ». En juin 1951, dans le N° 27, c’est Cogniot en per­sonne qui met un terme au dé­bat, dans un ar­ticle in­ti­tu­lé « Après la dis­cus­sion sur l’« Édu­ca­tion mo­derne » - Re­marques préa­lables à un es­sai de bi­lan ». Il se veut conci­lia­teur et, dans le style cha­fouin qu’il aime adop­ter, s’adres­sant au « ca­ma­rade » Freinet, il aborde le pro­blème des buts, du conte­nu, des mé­thodes de l’édu­ca­tion du point de vue mar­xiste qui est le sien, avec force ci­ta­tions et ré­fé­rences à Staline et Lénine, à Thorez aus­si, mais bien en­ten­du sur­tout aux « Oeuvres pé­da­go­giques » du « grand Makarenko (ad­mi­rable re­pré­sen­tant de la pé­da­go­gie contem­po­raine) » dont l’ou­vrage « le Che­min de la vie » pa­ru en français en 1950 contient, dit-il, une ex­cel­lente in­tro­duc­tion de Mme Seclet-Riou ! Et son ar­ticle s’achève sur un cha­pitre qu’il ap­pelle « la dé­ma­go­gie de l’édu­ca­tion « libre » », où il met en garde contre l’a-mo­ra­li­té de la spon­ta­néi­té, le lais­ser-al­ler de cette édu­ca­tion libre … prô­nant au contraire les ver­tus de l’édu­ca­tion mo­rale « po­pu­laire » du ma­gis­tère de l’édu­ca­teur « po­pu­laire », qui éduque et dis­ci­pline la conscience mo­rale des élèves, par un tra­vail conscien­cieux et dis­ci­pli­né, et où la for­ma­tion la meilleure de l’en­fant est de par­ti­ci­per (par exemple) … aux ma­ni­fes­ta­tions du Pre­mier Mai, afin de dé­ve­lop­per en lui sa conscience po­li­tique ! ! ! Et, après avoir exé­cu­té sans ap­pel Dewey, Rabelais, Montaigne et Rousseau, de conclure de ma­nière pé­remp­toire : « La ques­tion est de sa­voir si, de notre temps, la théo­rie pé­da­go­gique de C. Freinet et de son groupe ex­prime les in­té­rêts du pro­lé­ta­riat de ce pays et de tout le camp de la dé­mo­cra­tie et de la paix en France. » On au­rait pu croire que la joute en se­rait res­tée là, et d’ailleurs Freinet écri­ra per­son­nel­le­ment à Cogniot pour ten­ter un ul­time dia­logue, mais n’ob­tien­dra ja­mais de ré­ponse. Au contraire c’était mal connaître l’achar­ne­ment dont le P.C.F. est alors ca­pable. Le re­lais va être pris par une nou­velle re­vue syn­di­cale en­sei­gnante qui dé­marre en oc­tobre 1951 : » L’École et la Na­tion » dont le di­rec­teur est Étienne Fajon[14], autre Sta­li­nien d’en­ver­gure dans l’ap­pa­reil du Par­ti.

Freinet, qui le connaît bien pour avoir aus­si mi­li­té avec lui à la Fé­dé­ra­tion de l’En­sei­gne­ment Uni­taire dans l’entre-deux-guerres, va ten­ter de re­nouer le dia­logue avec les com­mu­nistes (dont il se sent tou­jours proche, du moins dans l’es­prit « vieux-bol­ché­viques de 1917 »), et pro­pose sa col­la­bo­ra­tion à la re­vue. Il n’ob­tien­dra comme ré­ponse que de nou­veaux ar­ticles qui, re­pre­nant les ar­gu­ments de « La nou­velle Cri­tique », l’ac­cusent lui et son Mou­ve­ment de col­la­bo­rer avec la ré­ac­tion ! Rien de moins ! Et cette ac­cu­sa­tion est par­fai­te­ment stu­pide sur­tout quand on sait qu’une énorme pro­por­tion des mi­li­tants de l’I.C.E.M. ad­hèrent à la ten­dance syn­di­ca­liste-ré­vo­lu­tion­naire de L’École Éman­ci­pée dans la Fé­dé­ra­tion de l’Édu­ca­tion Na­tio­nale Wallon en per­sonne par­ti­cipe à l’of­fen­sive, en cri­ti­quant les concep­tions pé­da­go­giques de Freinet, avec tou­jours bien en­ten­du la com­pli­ci­té de sa se­cré­taire, « La » Seclet-Riou comme l’ap­pe­lait dé­dai­gneu­se­ment Freinet. Ces at­taques conti­nue­ront jus­qu’en 1954, et ali­men­te­ront au sein même de l’I.C.E.M. les ini­tia­tives de com­mu­nistes or­tho­doxes, comme An­dré Fontanier et Su­zanne Dubois, bien ro­dés aux tech­niques de l’ac­ti­vi­té frac­tion­nelle.

Mieux en­core, c’est au sein de l’en­tre­prise de la C.E.L., en­tre­prise co­opé­ra­tive dont Freinet as­sume le poste de Di­rec­teur, avec un Conseil d’Ad­mi­nis­tra­tion élu, que le P.C.F. va por­ter éga­le­ment ses coups dès 1952

La plu­part des em­ployés et ou­vriers de la Co­opé­ra­tive sont syn­di­qués à la C.G.T., et il existe aus­si dans l’en­tre­prise une « cel­lule » du Par­ti. Jus­qu’alors il n’y a guère eu de conflits, car les pro­blèmes se règlent d’or­di­naire ra­pi­de­ment, dans un cli­mat de grande confiance, no­tam­ment en ce qui concerne l’em­bauche tem­po­raire de per­son­nels pour ré­pondre à la sur­charge de tra­vail liée aux com­mandes, cor­res­pon­dant au pre­mier tri­mestre de la ren­trée sco­laire. D’autre part les sa­laires pra­ti­qués y sont su­pé­rieurs à ce qui est im­po­sé par la conven­tion col­lec­tive de branche (avec par­fois de lé­gers re­tards dans le ver­se­ment des sa­laires, dus à des pro­blèmes conjonc­tu­rels de tré­so­re­rie). En jan­vier 1952, à l’ins­ti­ga­tion de la sec­tion de Cannes et sur­tout de la Fé­dé­ra­tion des Alpes Ma­ri­times du P.C.F., et obéis­sant à des consignes ve­nant de la hié­rar­chie, des membres com­mu­nistes du per­son­nel de la C.E.L. s’op­posent au li­cen­cie­ment pour­tant pré­vu ha­bi­tuel­le­ment des tra­vailleurs em­bau­chés tem­po­rai­re­ment. Comme de bien en­ten­du, la sec­tion syn­di­cale C.G.T. de la C.E.L. ren­ché­rit, rom­pant les franches re­la­tions avec la di­rec­tion, et va uti­li­ser toutes les formes d’ac­tion, al­lant jus­qu’au sa­bo­tage dans l’en­tre­prise, pour ten­ter de dé­sta­bi­li­ser et dé­con­si­dé­rer Freinet. Les in­ci­dents se mul­ti­plient, comme le conflit dé­li­bé­ré d’un ou­vrier (an­cien mi­li­taire, en­ga­gé vo­lon­taire en In­do­chine !) avec son contre­maître (Jo­sé-Luis Moran, qui fut l’un de ces pe­tits Es­pa­gnols hé­ber­gés à l’École Frei­net pen­dant la guerre d’Es­pagne). Le P.C.F. et la C.G.T. sou­tiennent l’ou­vrier, et les jour­naux com­mu­nistes et cé­gé­tistes lo­caux, avec comme il se doit les re­lais de « L’École et la Na­tion » et de La Nou­velle Cri­tique, mènent une cam­pagne mus­clée contre «  Freinet pa­tron de choc », « Les mé­thodes pa­tro­nales de Freinet », « Quand Freinet se dé­masque »… et autres titres aus­si fron­taux et di­rects. Pour pa­rer à un éven­tuel re­tour - quoique peu pro­bable - de Freinet et d’Élise au Par­ti, la « cel­lule » com­mu­niste de la C.E.L. est dis­soute par la Fé­dé­ra­tion des Alpes Ma­ri­times, et ses mi­li­tants in­vi­tés à se ré­ins­crire ailleurs à Cannes [15]. Cette cam­pagne est aus­si pa­ral­lè­le­ment des­ti­née à ali­men­ter les ar­gu­ments des en­sei­gnants com­mu­nistes or­tho­doxes qui, au sein même du Mou­ve­ment, contestent le lea­der­ship de Freinet, et qui tentent d’ob­te­nir que leur liste de can­di­da­tures aux postes du Conseil d’Ad­mi­nis­tra­tion, conduite par Fontanier, de­vienne ma­jo­ri­taire et prenne le contrôle d’une C.E.L. qui tom­be­rait ain­si dans l’es­car­celle du Par­ti.

Ces ten­ta­tives échouent, et le C.A. de la C.E.L. sou­tient éner­gi­que­ment Freinet en pre­nant les dé­ci­sions né­ces­saires pour sau­ve­gar­der l’au­to­no­mie de l’en­tre­prise co­opé­ra­tive contre toutes les vel­léi­tés qui se fe­ront en­core jour spo­ra­di­que­ment jus­qu’en 1954, au Congrès de Cha­lons sur Saône où se­ra adop­tée la Charte de l’École Mo­derne. Quelques mi­li­tants com­mu­nistes, par fi­dé­li­té à leur par­ti, pré­fèrent faire le choix de quit­ter le Mou­ve­ment, mais il y a fi­na­le­ment très peu d’entre eux à re­joindre le G.F.E.N. Dans beau­coup de dé­par­te­ments cette rup­ture est vé­cue comme un vé­ri­table dé­chi­re­ment (quelques uns vont d’ailleurs re­ve­nir sur leur dé­ci­sion peu après, en 1956, quand leurs yeux se des­sillent lors de l’écra­se­ment par les chars so­vié­tiques de la ré­vo­lu­tion po­pu­laire en Hon­grie, po­li­tique que le P.C.F. ap­prouve et jus­ti­fie sans ré­serves !).

Ce­pen­dant beau­coup de com­mu­nistes choi­sissent de res­ter, de gar­der leurs ha­bi­tudes de com­pa­gnon­nage, désap­prou­vant toutes les condam­na­tions et ju­ge­ments sec­taires dont Freinet et le Mou­ve­ment conti­nuent de faire l’ob­jet de la part des Sta­li­niens français. Quelques uns d’entre eux es­saie­ront bien, dans les an­nées sui­vantes, d’agir pour in­flé­chir les po­si­tions doc­tri­nales de la di­rec­tion du Par­ti, mais ce se­ra bien en­ten­du sans au­cun suc­cès. D’autres, écœu­rés par toutes ces basses ma­nœuvres, pré­fèrent car­ré­ment quit­ter dé­fi­ni­ti­ve­ment un Par­ti qui a uti­li­sé de tels pro­cé­dés. Ils re­joignent ain­si la grande ma­jo­ri­té des ad­hé­rents de l’I.C.E.M. qui re­fusent l’em­bri­ga­de­ment po­li­ti­cien .

Dans cette vio­lente po­lé­mique avec le P.C.F., Freinet, l’I.C.E.M. et la C.E.L. se sont at­ti­rés la sym­pa­thie, no­tam­ment de quelques syn­di­ca­listes « ma­jo­ri­taires » de la F.E.N., so­cia­listes et sou­vent an­ti-com­mu­nistes. La ten­dance « mi­no­ri­taire », avec sa re­vue L’École Éman­ci­pée, par­ti­cipe na­tu­rel­le­ment à la dé­fense de Freinet (mais sou­vent en y met­tant des ré­serves, car s’il est no­toire que la très grande ma­jo­ri­té des ad­hé­rents de l’I.C.E.M. sont éga­le­ment des mi­li­tants ac­tifs de cette ten­dance syn­di­ca­liste-ré­vo­lu­tion­naire « his­to­rique », la ré­ci­proque n’est pas vrai, à sa­voir que tous les mi­li­tants de l’É.É. ne sont pas ad­hé­rents de l’I.C.E.M.-C.E.L., loin s’en faut… sur­tout de la part des mi­li­tants trots­kystes !).

Les li­ber­taires, à l’ins­ti­ga­tion entre autres d’Em­ma­nuel Mormiche et Jacques Métivier ins­ti­tu­teurs des Deux-Sèvres, et d’Ho­no­ré Alziary du Var, lancent aus­si de nom­breux ap­pels dans leurs re­vues et jour­naux pour sou­te­nir Freinet et le Mou­ve­ment.

Cette of­fen­sive d’en­ver­gure du P.C.F. contre Freinet et son Mou­ve­ment se solde pour les Sta­li­niens par un échec cui­sant, qu’ils ne par­don­ne­ront ja­mais à Freinet.

Pour le Mou­ve­ment Frei­net la dy­na­mique consta­tée de­puis la Li­bé­ra­tion connaît un temps d’ar­rêt in­dé­niable, voire de dif­fi­cul­tés, avec en co­rol­laire un re­plie­ment iden­ti­taire dé­fen­sif et une mé­fiance ac­crue en­vers tous les par­tis po­li­tiques (que ce soit la S.F.I.O. ou le P.C.F.) qui conduit à une mar­gi­na­li­sa­tion cer­taine dans le champ po­li­tique et so­cial. Ses mi­li­tants conti­nuent par contre de pri­vi­lé­gier l’ac­tion syn­di­cale comme moyen de faire pres­sion sur les pou­voirs po­li­tiques en place pour mo­der­ni­ser l’école. Quant à Freinet, pro­fon­dé­ment mar­qué et bles­sé par les dé­rives et les at­taques de ce Par­ti Com­mu­niste en qui il avait mis les es­poirs ré­vo­lu­tion­naires de ses vingt ans pour chan­ger le monde, c’est avec un dé­chi­re­ment cer­tain qu’il rom­pra dé­fi­ni­ti­ve­ment avec lui : « nous avons bien ti­ré l’échelle » et « pour ce qui me concerne, je suis per­sua­dé que les ponts sont bien cou­pés » af­firme-t-il dé­sor­mais. Certes il a per­du beau­coup de ses illu­sions, et de ce fait un cer­tain nombre des va­leurs et re­pères idé­lo­giques qui avaient gui­dé et don­né un sens à son en­ga­ge­ment comme à son ac­tion, mais conti­nue de dire et d’écrire : « En ce qui me concerne, je n’ai ja­mais ca­ché mon at­ti­tude po­li­tique. Au­jourd’hui comme hier, je pense que nous de­vons lut­ter pour une so­cié­té so­cia­liste. Pour cette rai­son, c’est l’homme de de­main que nous de­vons pré­pa­rer. Notre édu­ca­tion doit être une édu­ca­tion en pro­fon­deur. Et c’est à l’Ecole qu’on doit la dis­pen­ser. Il ne s’agit pas de pro­pa­gande ».

Épi­logue… (ou un achar­ne­ment pous­sé jus­qu’au bout)

Tou­te­fois le conflit est en­core loin d’être ache­vé. Cu­rieu­se­ment il re­bon­dit quelques an­nées plus tard, à Cuba où la ré­vo­lu­tion conduite par Fi­del Castro et ses bar­bus des Ca­raïbes a pris le pou­voir le 8 jan­vier 1959, chas­sant le dic­ta­teur Batista, et lé­sant de ce fait les in­té­rêts du ca­pi­ta­lisme nord-amé­ri­cain (na­tio­na­li­sa­tion des terres, puis d’en­tre­prises in­dus­trielles en août 1960). Afin d’as­phyxier la ré­vo­lu­tion, les U.S.A. ont ré­pli­qué par un em­bar­go sur la pro­duc­tion su­crière de Cu­ba, prin­ci­pale pro­duc­tion de l’île, ce qui conduit Castro pour sur­vivre à se rap­pro­cher des So­vié­tiques qui s’en­gagent à lui ache­ter la moi­tié de sa pro­duc­tion. Il entre alors dans la sphère d’in­fluence de l’U.R.S.S…. On connaît la triste suite !

A Cu­ba se trouvent de nom­breux Es­pa­gnols, ré­fu­giés po­li­tiques de la guerre ci­vile et de la se­conde guerre mon­diale. Par­mi eux quelques en­sei­gnants du Mou­ve­ment es­pa­gnol de l’Im­pri­me­rie à l’École, dont Her­mi­nio Almendros. Ins­pec­teur pri­maire en Ca­ta­logne, il fut l’un des fon­da­teurs et ani­ma­teurs du Mou­ve­ment dans les an­nées 30, et l’ins­ti­ga­teur de la créa­tion de l’École Frei­net de Bar­ce­lone en 1937. An­ti­fran­quiste, il a par­ti­ci­pé à la guerre ci­vile, puis a trou­vé asile à Cu­ba en 1939 avec d’autres com­pa­gnons (Ra­mon Costa-Jou). Tou­jours pas­sion­né par son mé­tier, il se consacre à l’en­sei­gne­ment, d’abord dans une école pri­vée, puis à l’Uni­ver­si­té d’Oriente à San­tia­go de Cu­ba en 1951. Her­mi­nio Almendros s’en­gage aux cô­tés de la Ré­vo­lu­tion cu­baine, et comme il est ap­pré­cié et connu du mi­lieu in­tel­lec­tuel pro­gres­siste, Castro lui pro­pose des postes im­por­tants dans le sys­tème édu­ca­tif que crée le gou­ver­ne­ment ré­vo­lu­tion­naire. Il lui de­mande de faire des pro­po­si­tions pour une cam­pagne d’al­pha­bé­ti­sa­tion de masse dans ce pays où la moi­tié des en­fants ne sont pas sco­la­ri­sés, et Almendros pro­pose le sys­tème des « ci­tés sco­laires ». Ain­si se­ra créée dans la Sier­ra Maes­tra, à titre ex­pé­ri­men­tal, la ci­té sco­laire « Ca­mi­lo Cien­fu­gos » qui re­groupe tous les en­fants anal­pha­bètes de la ré­gion. Et Castro, dans un dis­cours ra­dio­dif­fu­sé (fleuve, comme à son ha­bi­tude) de van­ter et re­com­man­der les bien­faits de l’École Mo­derne et des tech­niques de l’Im­pri­me­rie à l’École : « Les Ci­tés Sco­laires conti­nuent. C’est là une en­tre­prise ré­vo­lu­tion­naire, en­tiè­re­ment nou­velle dont l’ob­jec­tif pré­cis est d’ap­pe­ler, de ras­sem­bler tous les en­fants iso­lés dans la mon­tagne pour les faire vivre en vé­ri­table com­mu­nau­té dans ces centres … Au­jourd’hui, dans nos Ci­tés Sco­laires, les en­fants ont des im­pri­me­ries. Ils vont en pro­me­nade, vi­si­ter tout ce qui les in­té­resse dans la Na­ture ou dans le do­maine de l’éco­no­mie … Ils ob­servent, ra­content ce qu’ils ont vu, en dis­cutent, de­mandent des ex­pli­ca­tions, émettent toute une sé­rie d’idées, de pro­jets très vi­vants et réels … Le meilleur tra­vail de ces élèves est re­te­nu, écrit au ta­bleau, et à nou­veau dis­cu­té avant que d’être im­pri­mé … Par ailleurs, ils font de la pein­ture et toutes les tech­niques d’ex­pres­sion ar­tis­tique … Ils disent les choses qu’ils ont ob­ser­vées aux champs, tous les évé­ne­ments de la cam­pagne qu’ils ont vus, qu’ils ont vé­cus … C’est ain­si qu’ils s’ha­bi­tuent à uti­li­ser l’écri­ture comme moyen d’ex­pres­sion de leurs idées … Alors se dé­ve­lop­pe­ra d’une ma­nière fan­tas­tique l’in­tel­li­gence vraie de ces en­fants qui très cer­tai­ne­ment nous dé­pas­se­ront dans tous les do­maines » [16]. Et puis, brus­que­ment, Almendros est mis au ran­cart en 1962. Sa dis­grâce est dé­gui­sée en pro­mo­tion, et il est nom­mé « di­rec­teur de l’Edi­tion pour les jeunes ». Son fils, le ci­néaste Nes­tor Almendros, qui dé­non­ce­ra à maintes re­prises et sous di­verses formes le ré­gime dic­ta­to­rial mis en place par Castro, pu­blie en 1986 en Es­pagne un pe­tit livre in­ti­tu­lé Cuba : pedagogía y sec­ta­ris­mo [17], plus quelques ar­ticles dans El Pais où il ex­plique com­ment son père fut per­sé­cu­té en Es­pagne et tra­hi à Cu­ba, et dans quelles condi­tions le livre que ce der­nier ré­di­gea en 1963 « Cam­pagne sec­taire contre l’École Mo­derne » vient d’être édi­té, seule­ment 23 ans plus tard, à La Ha­vane par les au­to­ri­tés cas­tristes sous un autre titre : « La Es­cue­la Mo­der­na ¿reacción o pro­gre­so ? » [18]. Cette édi­tion na­tio­nale est réa­li­sée afin de contrer l’éven­tua­li­té d’une édi­tion étran­gère, ce qui a le mé­rite de pré­sen­ter un ver­nis de li­bé­ra­lisme cultu­rel du ré­gime, mais avec une pré­face qui met en garde le lec­teur contre les idées de l’au­teur  ! Her­mi­nio Almendros y ex­plique on ne peut plus clai­re­ment que ce sont des en­sei­gnants français com­mu­nistes, lors de leur vi­site à Cu­ba, qui ont vi­ve­ment conseillé aux au­to­ri­tés de re­non­cer aux mé­thodes Frei­net. Et ces en­sei­gnants ne sont pas des in­con­nus puis­qu’ils se nomment Georges Cogniot, Ro­ger Garaudy, et Georges Fournial (un des pires en­ne­mis de Freinet se­lon l’au­teur). A leur re­tour en France se­ra pu­blié par la P.C.F. en 1962 un ou­vrage col­lec­tif au­quel Garaudy et Fournial par­ti­ci­pe­ront : « Éveil aux Amé­riques. Cuba », qui se­ra pré­fa­cé par Jacques Duclos. Re­la­tant sa vi­site à la Ci­té Sco­laire « Ca­mi­lo Cien­fue­gos », Fournial y dé­nonce sans ap­pel« l’ex­pé­rience des tech­niques ar­ti­sa­nales d’une pé­da­go­gie va­gue­ment anar­chiste ». Her­mi­nio Almendros ana­lyse les rai­sons de cette op­po­si­tion et re­monte à la cam­pagne dont Freinet a fait les frais en France, et dont il a tou­jours été te­nu au cou­rant, et ses ré­per­cus­sions en­suite à Cu­ba. Nes­tor Almendros, dans un cour­rier adres­sé aux « Amis de Freinet » (re­pro­duit avec tout un dos­sier sur le su­jet dans le Bul­le­tin N° 48 de dé­cembre 1987), écrit ce­ci :

« … Oui, je connais­sais ce dis­cours de Fi­del Cas­tro fa­vo­rable à l’ex­pé­rience édu­ca­tive nou­velle ten­tée par mon père aux pre­miers temps de la Ré­vo­lu­tion cu­baine. Mais, il ne faut pas ou­blier que, à l’époque, le nou­veau ré­gime n’avait pas en­core jus­qu’à 1961, un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion où étaient re­pré­sen­tés plu­sieurs ten­dances. F. Cas­tro a chan­gé to­ta­le­ment de cap du point de vue idéo­lo­gique dès qu’il s’est al­lié avec le bloc so­vié­tique. N’étant pas un pé­da­gogue, il s’est lais­sé conseiller par les com­mu­nistes français vi­si­tant Cu­ba à l’oc­ca­sion (Four­nial, Ga­rau­dy, etc…) et aus­si par les pé­da­gogues so­vié­tiques et de la R.D.A. De­puis Cas­tro n’a plus par­lé de la Mé­thode Freinet. Le Mi­nis­tère d’Edu­ca­tion cu­bain a même dé­truit les pe­tites presses à main qui al­laient être dis­tri­buées. C’est ce­la jus­te­ment le su­jet du livre de mon père (en grande par­tie)… » Dans son ou­vrage «  Cuba : pedagogía y sec­ta­ris­mo » l’au­teur pré­cise : « On ne peut pas lais­ser de cô­té un autre fac­teur : le prin­ci­pal ins­tru­ment de tra­vail de l’Ecole Mo­derne est une pe­tite presse à main d’uti­li­sa­tion fa­cile. Les en­fants com­po­saient des textes, avec des lettres, met­taient de l’encre et im­pri­maient des feuillets qu’ils échan­geaient avec d’autre écoles. Dan­ger mor­tel ! Si la mé­thode se gé­né­ra­li­sait, il y au­rait des cen­taines, des mil­liers de presses à la por­tée de n’im­porte qui, dans tout le pays. Que de ten­ta­tions pour que fleu­rissent dans le fu­tur les cé­lèbres « sa­miz­dats » si craints dans les pays com­mu­nistes ! » [19].

Tout autre com­men­taire pa­raît ici su­per­flu. Pour exemple il suf­fit de se ré­fé­rer éga­le­ment à ce qui se passe en­core au­jourd’hui, dans la Chine com­mu­niste, où les prin­temps des droits de l’homme à Pé­kin ont bien du mal à poindre, et où les au­teurs de « sa­miz­dats » sont tou­jours im­pi­toya­ble­ment pour­chas­sés, ar­rê­tés et ré­édu­qués ! Quant à l’édu­ca­tion ca­po­ra­li­sée qui y est dis­pen­sée, in­utile d’en­vi­sa­ger que des jour­naux sco­laires mon­trant l’ex­pres­sion libre et la créa­ti­vi­té des en­fants puissent un seul ins­tant y fleu­rir … Jus­qu’au bout la hargne ve­ni­meuse des Sta­li­niens ac­com­pa­gne­ra Freinet, jus­qu’à cet ar­ticle pa­ru dans « L’Hu­ma­ni­té » du 19 juillet 1966, onze jours après sa mort, et sous la plume de sa pire en­ne­mie Fer­nande Seclet-Riou : «  Freinet et l’École Mo­derne. Fut-il un pé­da­gogue de pro­grès ? » Le « cas Freinet » y est dé­crit comme un per­son­nage pit­to­resque, ori­gi­nal, un ré­vol­té anar­chi­sant plus qu’un ré­vo­lu­tion­naire, fai­sant preuve d’un an­ti-in­tel­lec­tua­lisme dé­con­cer­tant. Son in­tel­li­gence semble-t-il ac­cé­dait mal­ai­sé­ment aux idées gé­né­rales pour les­quelles il af­fi­chait un cer­tain mé­pris. Mé­ga­lo­mane, il sous-es­ti­ma l’œuvre de Hen­ri Wallon, trai­ta ca­va­liè­re­ment le grand sa­vant Paul Langevin. La ques­tion de sa­voir s’il fut « dé­mo­crate » n’est pas ré­so­lue. Et la phrase de conclu­sion vaut son pe­sant de jé­sui­tisme : « S’il com­mit des er­reurs pé­da­go­giques et po­li­tiques graves, il n’en de­meure pas moins qu’il ai­ma son mé­tier pour le vou­loir per­fec­tion­ner. A cause de ce­la, il doit être mis au rang des hommes de bonne vo­lon­té. » En cette an­née de cé­lé­bra­tion du Cen­te­naire de Freinet, trente an­nées après, le Par­ti Com­mu­niste semble avoir cor­ri­gé sen­si­ble­ment son opi­nion, et Chris­tian Carrère peut écrire dans « L’Hu­ma­ni­té » du 10 août 1996 : « … Dom­mage qu’à l’époque le PCF, au­quel il a ap­par­te­nu, ait ju­gé utile d’ap­por­ter dans ce dé­bat un point de vue qui re­le­vait d’ailleurs plus de l’ana­thème que de la cri­tique. » Pour notre part, nous pré­fé­rons lire la prose du « Ca­nard En­chaî­né » du 9 no­vembre 1966 qui écri­vait dans un ar­ticle de pro­po­si­tions des lec­teurs pour un prix No­bel de la paix (où furent plé­bis­ci­tés Louis Lecoin et Jean Rostand) : « … Et en­fin, à titre post­hume, car il vient hé­las ! de mou­rir, le grand pé­da­gogue Freinet, grâce à qui, dans des mil­liers de classes, maîtres et en­fants tra­vaillent dans la paix et la joie ».

Et cette ami­tié lu­cide du « Canard » per­dure en­core au 1er no­vembre 1995 dans cet ar­ticle « Le plan ef­fi­gie-pi­rate » dû à Fré­dé­ric Pa­gès (éga­le­ment an­cien ins­ti­tu­teur « Frei­net ») : « Cé­les­tin Freinet n’au­ra pas droit à un timbre. A l’oc­ca­sion du cen­tième an­ni­ver­saire de sa nais­sance (1896), le cé­lèbre pé­da­gogue, fon­da­teur d’un mou­ve­ment mon­dia­le­ment re­con­nu, n’a pas été ju­gé digne d’être ho­no­ré par la Poste française, qui lui a pré­fé­ré entre autres les illus­tris­simes Jacques Rueff, Jacques Ma­rette et même la « mai­son na­tale de Jeanne d’Arc ». Il est VRAI que Cé­les­tin Frei­net, à qui on doit l’in­ven­tion de la cor­res­pon­dance in­ter­sco­laire, n’était pas du genre cul-bé­nit : laïque, graine d’anar et an­ti­mi­li­ta­riste. Mais le mi­nistre Fillon en a dé­ci­dé ain­si. Pas de timbre sur Frei­net, ses écoles, sa mé­thode … Avec la Pu­celle, c’est sûr, on se­ra mieux af­fran­chi. »

Henri Portier

Commission Histoire des « Amis de Freinet »


Notes

1 Clar­té : D’abord heb­do­ma­daire, et vou­lant être une In­ter­na­tio­nale des in­tel­lec­tuels hos­tiles à la guerre, fon­dée en 1919 par Hen­ri Barbusse et ses amis de l’A.R.A.C. (As­so­cia­tion Ré­pu­bli­caine des An­ciens Com­bat­tants) Paul Vaillant-Couturier et Ray­mond Lefebvre (qui dis­pa­raî­tra dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses et sus­pectes au large de Mour­mansk l’été 1920, avec les anar­cho-syn­di­ca­listes Lepetit et Vergeat, au re­tour d’un Congrès mou­ve­men­té à Mos­cou de l’In­ter­na­tio­nale syn­di­cale). Puis re­vue men­suelle, fa­vo­rable à la ré­vo­lu­tion russe pro­lé­ta­rienne, de no­vembre 1921 à jan­vier 1926 (en­vi­ron 2000 abon­nés), ani­mée par Mar­cel Fourrier et Jean Bernier, avec des col­la­bo­ra­tions comme celles d’An­dré Breton et Vic­tor Serge. En­suite, sous la di­rec­tion de Pierre Naville, ex­clu du Par­ti Com­mu­niste en 1926, la re­vue pren­dra une orien­ta­tion trots­kyste jus­qu’à sa dis­pa­ri­tion en 1929, rem­pla­cée par La lutte des classes. Cette re­vue fut un réel la­bo­ra­toire d’idées ré­vo­lu­tion­naires, de re­cherches théo­riques et pra­tiques, de contro­verses et d’uto­pies, et son rayon­ne­ment fut des plus im­por­tants au­près de toute une gé­né­ra­tion de jeunes in­tel­lec­tuels.

2 Les Humbles : Re­vue lit­té­raire (men­suelle) des Pri­maires, fon­dée en oc­tobre 1913 par six élèves de l’École Nor­male d’Ins­ti­tu­teurs de Douai, pa­raît jus­qu’à la guerre. Re­pa­ru­tion à par­tir du 1er Mai 1916 jus­qu’en 1940 sous la di­rec­tion de Mau­rice Wullens. De nom­breux ins­ti­tu­teurs(trices) font par­tie du mil­lier d’abon­nés, no­tam­ment par­mi les ad­hé­rents de l’École Éman­ci­pée et de l’Im­pri­me­rie à l’École. S’y co­toie­ront des col­la­bo­ra­teurs très va­riés, mais le plus sou­vent li­ber­taires, avec par­fois aus­si des écri­vains de re­nom comme Ro­main Rolland, Ste­fan Zweig ou Vic­tor Serge. De nom­breux sup­plé­ments se­ront édi­tés en nu­mé­ros spé­ciaux.

3 Élise Lagier-Bruno : Ins­ti­tu­trice, mar­xiste-lé­ni­niste en­thou­sias­mée par la ré­vo­lu­tion russe, elle ren­contre Freinet après son voyage en URSS. Ils se ma­rient en 1926. Ar­tiste gra­veur, elle est lau­réate du prix Gus­tave Doré de 1927.

4 Mau­rice Wullens : Co-fon­da­teur puis di­rec­teur de la re­vue Les Humbles, cet ins­ti­tu­teur est gra­ve­ment bles­sé et mu­ti­lé pen­dant la guerre. Pro­fon­dé­ment pa­ci­fiste, ce li­ber­taire col­la­bore aus­si ré­gu­liè­re­ment à de nom­breuses pu­bli­ca­tions, dont La Re­vue Anar­chiste où il y as­sure la ru­brique men­suelle de la « Re­vue des re­vues ». Il ne peut donc igno­rer les ar­ticles qui y pa­raissent sur la ré­vo­lu­tion russe, tels que ceux des nu­mé­ros des an­nées 1922-1923 : « Choses vé­cues » et « la dé­mo­cra­tie et les masses tra­vailleuses dans la Ré­vo­lu­tion Russe » de Voline (qui écri­ra plus tard « la Ré­vo­lu­tion in­con­nue »), ain­si que « la Ma­kh­novst­chi­na » d’Archinov, et le fa­meux texte sur « l’op­po­si­tion ou­vrière » d’Alexan­dra Kollontaï dans le nu­mé­ro de no­vembre 1923. Après son voyage en URSS en 1925 il n’ad­hère pas au Par­ti, mais reste un dé­fen­seur de l’URSS. Ce n’est qu’après l’ex­pul­sion de Trotsky par Staline qu’il convient de son er­reur et de son aveu­gle­ment. En 1935, avec An­dré Breton et le Dr Ferdière, il mène une cam­pagne vi­gou­reuse pour faire li­bé­rer du gou­lag leur ami Vic­tor Serge, puis en 1936 contre les « pro­cès de Mos­cou ». Un des tout pre­miers ad­hé­rents de l’Im­pri­me­rie à l’École et de son Mou­ve­ment, il dé­clenche en 1936, à pro­pos de l’URSS et du sta­li­nisme, une pas­sion­nante contro­verse avec Freinet, qui est pu­bliée dans l’Édu­ca­teur Pro­lé­ta­rien.

5 M.O.R : ou « Mi­no­ri­té Op­po­si­tion­nelle Ré­vo­lu­tion­naire », ten­dance mi­no­ri­taire or­ga­ni­sée en frac­tion par le Par­ti Com­mu­niste pour ten­ter de prendre le contôle de la Fé­dé­ra­tion de l’En­sei­gne­ment Uni­taire, une des rares fé­dé­ra­tions de la C.G.T.U. qui ré­sis­te­ra à l’in­féo­da­tion au Par­ti Com­mu­niste, mal­gré les mul­tiples pres­sions et cam­pagnes d’in­ti­mi­da­tion exer­cées au ni­veau confé­dé­ral.
- Lettre à Dommanget du 13 dé­cembre 1926 (cf. M. Launay, in Ac­tua­li­té de la Pé­da­go­gie Frei­net, P. Clanché et J. Testanière - éd. P.U.B. Bor­deaux 1989.)

6 Vir­gile Barel : Ins­ti­tu­teur des Alpes-Ma­ri­times, à Men­ton. Un des tout pre­miers ad­hé­rents de « l’Im­pri­me­rie à l’école ». Il de­vien­dra dé­pu­té com­mu­niste, et sa très longue car­rière (doyen de l’As­sem­blée Na­tio­nale) sui­vra tous les méandres de la po­li­tique du P.C. Lors des at­taques des Sta­li­niens contre Frei­net dans les an­nées 50 il s’abs­tien­dra (cou­ra­geu­se­ment !) de prendre po­si­tion… pour dé­fendre son « ca­ma­rade » Freinet, ayant to­ta­le­ment ou­blié qu’il fai­sait par­tie dès 1926 des pion­niers du Mou­ve­ment Frei­net, édi­tant alors le jour­nal de sa classe Men­ton ga­zette.

7 Une ma­jo­ri­té de li­ber­taires furent les pre­miers ad­hé­rents co­opé­ra­teurs. Outre Mau­rice Wul­lens, Al­zia­ry, Bordes, Faure, Cor­nec, Da­niel, Mor­miche… le groupe gi­ron­din fon­da­teur et ad­mi­nis­tra­teur de la C.E.L. (Co­opé­ra­tive de l’En­sei­gne­ment Laïc) ad­hé­rait à la Ligue Syn­di­ca­liste (confir­mé dans un en­tre­tien le 8/4/19989 par Jean Barrué, 87 ans, dis­pa­ru en août 89). A si­gna­ler éga­le­ment l’ad­hé­sion à la C.E.L. en 1932 de la phi­lo­sophe Si­mone Weil, mi­li­tante anar­cho-syn­di­ca­liste.

8 « Nous vi­vions dan­geu­reu­se­ment une époque dan­geu­reuse… Mais nous ne nous conten­tions pas de nous dé­fendre, nous at­ta­quions ! » (en­tre­tien avec Re­né Daniel le 17/7/89, 92 ans, dis­pa­ru le 27/9/93).

9 Notice in­di­vi­duelle du Ca­bi­net du Pré­fet des Alpes-Ma­ri­times, concer­nant les ren­sei­gne­ments sur la mo­ra­li­té et la ré­pu­ta­tion de Cé­les­tin Freinet : «  Freinet est fon­ciè­re­ment ré­vo­lu­tion­naire. Son ac­tion po­li­tique à Vence et dans notre ré­gion a été et est per­ni­cieuse. Il est com­mu­niste à ten­dance anar­chiste. Il a une im­pri­me­rie et on le soupçonne de ti­rer des tracts en fraude. Sa pré­sence à Vence consti­tue un réel dan­ger pour le mo­ral de la po­pu­la­tion et des troupes sta­tion­nées. L’au­to­ri­té mi­li­taire in­siste pour qu’il soit in­ter­né d’ur­gence dans un camp de concen­tra­tion et j’es­time in­dis­pen­sable qu’il soit frap­pé sans dé­lai de cette me­sure de ri­gueur. »

10 Jean-Paul Le Chanois (Dreyfus) : Membre du Groupe Oc­tobre dans les an­nées 30. Fi­dèle et très ac­tif mi­li­tant du P.C.F. dans les mi­lieux du ci­né­ma et du théâtre. Il a peut-être dé­jà en­ten­du par­ler de Freinet par ses amis Yves Allégret, Jacques et Pierre Prévert, Mar­cel Duhamel qui par­ti­ci­pèrent au film do­cu­men­taire en­ga­gé Prix et Pro­fits pro­duit par la C.E.L. en 1932. Mais c’est sur­tout grâce à son amie Su­zanne Cointe qui, avant-guerre, l’avait lon­gue­ment en­tre­te­nu avec cha­leur de l’école de Vence de Freinet où se trou­vait en in­ter­nat son ne­veu. Et c’est en sou­ve­nir de cette grande ré­sis­tante (cf. « l’Or­chestre Rouge »), ar­rê­tée et dé­ca­pi­tée à la hache par les na­zis à Ber­lin, que Le Chanois se ren­dra en 1946 à Vence, y ren­con­tre­ra les Freinet, et que le pro­jet de L’École Buis­son­nière pren­dra corps. (in Le temps des ce­rises Jean-Paul Le Chanois - en­tre­tiens avec Phi­lippe Esnault- édi­tion Ins­ti­tut Lu­mière / Actes Sud 1996).

11 Georges Cogniot : Ad­hère au Par­ti Com­mu­niste à 20 ans en 1921, an­née où il est reçu à l’École Nor­male Su­pé­rieure ; puis agré­ga­tion des Lettres en 1924. Per­ma­nent en 1928 de la fé­dé­ra­tion de l’In­ter­na­tio­nale de l’En­sei­gne­ment (dé­pen­dant du Ko­min­tern) et ani­ma­teur de la ten­dance M.O.R. de la Fé­dé­ra­tion Uni­taire C.G.T.U. Sup­pléant au Co­mi­té Cen­tral en 1936, an­née où il est élu dé­pu­té de Pa­ris. Re­pré­sen­tant du Par­ti français à Mos­cou au­près de l’In­ter­na­tio­nale. Ré­dac­teur en chef de L’Hu­ma­ni­té en 1938. Ré­sis­tant, il est ré­élu dé­pu­té à la Li­bé­ra­tion. Membre du Co­mi­té Cen­tral il tra­vaille pour le Ko­min­form et la po­li­tique de Staline dont il est le très zé­lé ser­vi­teur avec Duclos. Se­cré­taire par­ti­cu­lier de Thorez de 1953 à 1964. Sé­na­teur il fonde l’Ins­ti­tut Thorez. Ar­ché­type de l’ap­pa­rat­chik sta­li­nien du P.C.F.

12] Anton Makarenko : Pro­fes­seur d’His­toire ukrai­nien, fonde dès 1920 les fa­meuses « co­lo­nies » ukrai­niennes des­ti­nées à ac­cueillir des or­phe­lins de la guerre ci­vile, puis de la grande fa­mine qui suit. Ces co­lo­nies de ré­édu­ca­tion bap­ti­sées « Gor­ki », puis « Dzer­jins­ki » du nom du pa­tron de Ma­ka­ren­ko, mi­nistre-si­nistre et chef de la Tché­ka (puis Gué­péou, puis NKVD), n’avaient rien de co­lo­nies de va­cances… Le knout était cou­ram­ment uti­li­sé, et des mômes se pen­dirent dans ces bagnes pour en­fants ! Quant aux écrits de Makarenko, ce sont des écrits de pro­pa­gande pour dé­crire sous forme ro­man­cée le vert pa­ra­dis du so­cia­lisme à la sauce sta­li­nienne. Le ré­gime s’en ser­vit abon­dam­ment, sur­tout après 1945 où Poème pé­da­go­gique et autres dra­peaux sur les tours… furent dif­fu­sés en Oc­ci­dent. Le ré­gime en fit même un film à très grand suc­cès dès 1930 de Ni­co­las Ekk, le pre­mier film par­lant so­vié­tique : Le che­min de la vie. La plu­part de ces jeunes en­ca­ser­nés, en­ca­drés mi­li­tai­re­ment et le crâne bour­ré de pré­ceptes idéo­lo­giques, de­vinrent par la suite de brillants mi­li­taires et… po­li­ciers du ré­gime. Tous les gosses re­belles ou ré­frac­taires, comme par exemple les en­fants des pa­rents anar­chistes-ma­kh­no­vistes, furent « dres­sés » avec un sta­tut très par­ti­cu­lier de « fils de bri­gands » ! Et les ado­les­cents contes­ta­taires en­voyés dans des gou­lags …

13 Roger Garaudy : Cet uni­ver­si­taire ca­tho­lique et mar­xiste, membre du Par­ti, sert alors de faire-va­loir à la po­li­tique de la main ten­due des com­mu­nistes aux chré­tiens. In­utile d’épi­lo­guer sur la car­rière de ce triste sire qui, au­jourd’hui conver­ti à l’Is­lam, est de­ve­nu le pa­ran­gon des thèses ré­vi­sion­nistes d’ex­trême-droite (cau­tion­né dans ses al­lé­ga­tions par un cer­tain Ab­bé Pierre). La vieillesse ne peut hé­las tout ex­pli­quer !

14 Étienne Fajon : Ins­ti­tu­teur, membre du Par­ti de­puis 1926. Ré­vo­qué de l’en­sei­gne­ment en 1931. Membre du Co­mi­té Cen­tral en 1932, puis dé­pu­té de Cour­be­voie en 1936. Ar­rê­té et dé­por­té en Al­gé­rie en 1940. Au Co­mi­té Cen­tral en 1943 à Al­ger, il de­vient ti­tu­laire du Bu­reau Po­li­tique en 1947, et par­ti­cipe avec Duclos aux réunions du Ko­min­form. Mo­dèle de l’in­con­di­tion­nel à Thorez et à Staline, il est Se­cré­taire du Par­ti de 54 à 56, puis de­vient di­rec­teur de L’Hu­ma­ni­té en 58.

15 Cette tech­nique de dis­so­lu­tion de la cel­lule se­ra uti­li­sée en 1970 par le Par­ti pour éli­mi­ner un autre contes­ta­taire  : Charles Tillon, l’un des fon­da­teurs du Mou­ve­ment com­mu­niste de Ré­sis­tance des F.T.P.F. et an­cien mi­nistre à la Li­bé­ra­tion, qui avait osé dé­non­cer la col­la­bo­ra­tion ac­tive pen­dant la guerre, comme tra­vailleur vo­lon­taire en Al­le­magne na­zie… d’un cer­tain Georges Marchais, de­ve­nu Se­cré­taire gé­né­ral du P.C.F. par la suite.
En ef­fet, se­lon les sta­tuts du Par­ti, c’est la cel­lule elle-même qui est seule ha­bi­li­tée à pro­non­cer l’ex­clu­sion du Par­ti de l’un de ses membres. Et quand elle se re­fuse à le faire, et donc à obéir aux ordres ve­nus de plus haut… c’est à la Fé­dé­ra­tion dé­par­te­men­tale de dis­soudre la­dite cel­lule. Rien de plus simple !

16 Discours re­pro­duit en par­tie, et pré­sen­té par Freinet, dans L’Édu­ca­teur N° 2, du 15 oc­tobre 1961.

17 Nestor Almendros  : Né à Bar­ce­lone en 1930, il re­joint son père exi­lé à Cu­ba en 1948. Étu­diant en phi­lo­so­phie et en lettres, il réa­lise quelques films d’ama­teur. Suit des cours de ci­né­ma à New York et à Rome. Re­joint Cu­ba à la chute de Batista et y réa­lise une ving­taine de courts mé­trages do­cu­men­taires. Puis il s’exile en France en 1961, et son film « Gente en la playa » est in­ter­dit à Cu­ba. Sa car­rière se pour­suit comme chef opé­ra­teur avec les réa­li­sa­teurs de la Nou­velle Vague (Rohmer, TRUF­FAUT…). En 1984 il réa­lise un do­cu­men­taire très cri­tique sur Cu­ba « Mau­vaise conduite ». Dé­cé­dé en 1992.

18 Herminio Almendros, La Es­cue­la Mo­der­na ¿ reacción o pro­gre­so ?, Edi­to­rial de cien­cias so­ciales, La Ha­ba­na, 1985.

19 Les presses dé­truites avaient été com­man­dées à la C.E.L. à Cannes.
A no­ter aus­si que, pen­dant la se­conde guerre mon­diale, des ins­ti­tu­teurs ré­sis­tants se ser­virent de ces « pe­tites presses C.E.L. » pour ti­rer des tracts ap­pe­lant à lut­ter contre les oc­cu­pants na­zis et les col­la­bo­ra­teurs.